Ma Photo
Blog powered by TypePad

PHOTOS DE VOYAGE

« Pensées personnelles, très animales et accessoirement philosophiques... | Accueil

Les tamias du matin calme (tragédie en trois actes)

Lake Louise (Rocheuses Canadiennes) Août 1996

ACTE 1 / 7h30 du matin

Comme presque tous les jours depuis une semaine, le timbre strident de mon petit réveil de voyage m’a extrait violemment de ma torpeur, quelques minutes avant l’aube.

Ce réflexe incongru (tous mes amis me disent qu’il n’est pas raisonnable de se lever tôt en vacances, même quand on voyage seul) m’a quand même permis de voir pour la première fois de ma vie des ours et des loups en liberté, seul à quelques dizaines de mètres d’eux.
Ce n’est donc pas à mon âge que je vais renoncer à ces petits plaisirs de la vie et changer soudainement mes habitudes.

Je suis seul et heureux, à des milliers de kilomètres des tristes brumes parisiennes.
A l’issue des 50 kilomètres parcourus, sans croiser âme qui vive, le long de la large route sinueuse de montagne, dans la faible lumière du point du jour, je gare le plus silencieusement possible ma petite Pontiac bleue métallisée non loin du parking du grand
hôtel Fairmont Chateau.

Cll_b1

C’est une de ces imposantes bâtisses, construites initialement pour les aventuriers voyageurs des années trente, et dont l’extension progressive, mélangeant avec plus ou moins de bonheur tous les styles architecturaux, a simultanément accompagné l’accroissement violent de tous les flux touristiques qu’a connu le vingtième siècle.

Ces bâtiments défigurent trop souvent la pureté des paysages de montagne, comme celle de la plupart des grands sites naturels du monde.

Leur seule raison d’être, qui est généreusement suffisante à leur survie, est de permettre aux voyageurs fortunés d’aujourd’hui de pouvoir contempler à loisir, depuis les hauteurs de leurs balcons privatifs, des panoramas spectaculaires sur les sites les plus éblouissants de la planète.

La seule découverte des tarifs exorbitants des chambres m’a contraint, la veille, à descendre un peu plus bas dans la vallée, vers Banff, pour trouver un hébergement plus à la mesure de mon budget estival.

Sans plus m'attarder sur la silhouette encore sombre du grand édifice de pierre, où seules quelques fenêtres isolées commencent à donner signe de vie, je me glisse rapidement et en silence vers les bords du lac endormi, distant de quelques centaines de mètres.
Je suis arrivé à temps : Les premiers rayons du soleil s’immiscent à travers les hautes cimes et les grands conifères qui entourent la profonde vallée glaciaire au fond de laquelle repose le lac. Ils frappent déjà l’eau, légèrement agitée en surface d‘un vacillement de fines facettes d’argent, œuvre éphémère de la brise fragile qui accompagne toujours en altitude le lever du soleil.

Après quelques longues minutes d’attente, délicatement, les petits rochers glaciaires du bord du lac reçoivent enfin leur première chaleur du jour.
C’est le signal qu’ils attendaient… Ils sont là, comme chaque jour !

Des dizaines, peut-être des centaines, de petits tamias !

Les tamias, vous les connaissez surement, ce sont ces minuscules écureuils nord-américains aux grands yeux soulignés de blanc, décorés de fines bandes grises et brunes sur le dos, et qui ont si souvent inspiré Walt Disney et de nombreux autres créateurs de dessins animés…

Les tamias se réveillent les uns après les autres, surgissent d’on ne sait où, bondissent de rocher en rocher et jouent ensemble à s’attraper comme de très jeunes enfants dans une cour de maternelle, à deux ou trois mètres seulement de moi, entre le sentier et la rive abrupte du lac.
Je commence sans tarder la séance photo.

Je colle fermement le boitier à mon œil droit.

Je « respire » la lumière rasante.
J’affine les derniers réglages de diaphragme et de vitesse.
J’essaie de tout oublier pour concentrer toute mon attention dans le viseur et capter leurs mimiques fugaces sur le ruban de ma pellicule…

J’ai déjà déclenché rapidement une dizaine de fois lorsque le bruit insistant du moteur de mon boitier reflex m'incommode tout à coup… Je comprends alors très vite qu’il incommode surtout les tamias, qui, s’ils sont visiblement flattés de ma présence pacifique et de l’admiration muette que je leur porte, restent beaucoup moins complaisants envers la sonorité métallique agressive de mon vieux compagnon de voyage, qui perturbe, à intervalle régulier, leurs échanges de petits cris à peine perceptibles.
Je décide alors et soudainement d’arrêter la séance…

Après tout, il y a toujours une vie après la photo !

Progressivement, je m’abandonne pendant de longues minutes à la contemplation presque enfantine de l’insouciance de ces petits rongeurs, des premiers grands oiseaux noirs qui survolent le lac à haute altitude et des roseaux qui dodelinent doucement de leurs têtes lourdes, sans doute pour saluer le jeu du soleil avec le glacier, qui découvre enfin parcimonieusement son manteau lumineux, là-bas, tout au fond de la vallée.
La lumière du jour se fait maintenant plus présente, plongeant peu à peu le lac dans une nouvelle journée ensoleillée.
Tout au dessus du glacier, le ciel bleu et pur des Rocheuses prend à nouveau le pouvoir, tout en douceur.
Je savoure pleinement ma solitude, les senteurs lacustres du matin, la moiteur de la terre blonde du sentier imbibé d’une faible pluie nocturne, et les étranges craquements et chuchotements de la forêt toute proche…

ACTE 2 / 8h00 du matin

Les lourdes portes à tambours de l’hôtel Fairmont s’agitent.
Je ne perçois d’abord que vaguement le danger, au pied de la grande bâtisse, quelque chose comme une colonie d’insectes processionnaires qui s’avance inexorablement vers moi, véhiculant autour d’elle un bourdonnement progressif et lourd de menaces.
Puis, j’identifie rapidement l’envahisseur : Un opiniâtre bataillon de touristes japonais, d’une moyenne d’âge respectable, tous étonnamment armés individuellement d’un petit appareil photo, s’approche à pas lents et mesurés vers les berges du lac, sans porter le moindre regard dans ma direction, avec l’indécence et l’arrogance qui fait la force tranquille des touristes groupusculaires de toutes nationalités.

L’alerte est générale chez les tamias, qui disparaissent les uns après les autres et en l’espace de quelques minutes, dans les plus étroites anfractuosités des rochers…

Les touristes se rassemblent d’abord en grappe informe mais compacte, à quelques mètres du rivage, tournant tous le dos au lac et au glacier, ponctuant leurs moindres mouvements de rires forts et de petits cris acérés.
L’un après l’autre, avec l’organisation et la discipline qui fait souvent la force des Asiatiques, ils sortent alors du rang pour déposer leurs appareils photos au centre d’un cercle virtuel à une dizaine mètres du groupe, juste devant eux, jusqu’à ce que tous ces petits prismes métalliques ou plastiques forment un amoncellement improbable, qui transforme un petit espace de la prairie en un surprenant étal de marché aux puces.
Puis le groupe va se figer à nouveau, dos au glacier…

Apparait alors leur grand maître !

Leur guide accompagnateur ? Le plus âgé ou le plus sage d’entre eux ? Le seul qui, à l’issue de longues heures de patience et de sagesse extrême-orientale, a appris à photographier un groupe entier de cinquante touristes sans en couper ni une tête, ni un pied, tout en conservant harmonieusement l’arrière plan montagnard et lacustre ?

Quelques bras se lèvent alors, les doigts en vé, comme en signe de victoire

Sans un mot, le maître photographe va successivement saisir l’un après l’autre tous les appareils posés au sol et immortaliser à chaque fois l’intégralité du groupe, pétrifié dans une même position rigide et ridicule,… afin que tous les membres du voyage, sans aucune exception, garde un souvenir impérissable et identique de cette belle journée canadienne

En les entendant rire et triompher à voix haute, je songe alors avec tristesse que si certains manifestent ainsi leur victoire, avec leurs deux doigts levés vers le ciel, c’est sans doute qu’ils ont compris que leur bataille contre le silence a été fulgurante, et que l’ennemi fragilisé n’a opposé, cette fois, aucune résistance.

Les féroces troupes du soleil levant ont à nouveau vaincu les tamias du matin calme…

ACTE 3 / 8h30 du matin

Se déversant des larges baies de l’hôtel, les vagues successives de touristes multicolores s’intensifient, tels autant de tsunamis dévastateurs, que seule la tombée du jour pourra, dans plusieurs heures, à nouveau ralentir.

Les tamias ont disparu…

Seuls les grands rapaces noirs continuent leurs lentes rondes circulaires à la verticale, feignant d’ignorer l’agitation croissante qui s’empare désormais de la maigre prairie  baignée de lumière qui fait face à l’hôtel, bien loin en dessous d’eux.

Les tamias sont-ils rentrés précipitamment dans leurs tanières, d’où ils n’en sortiront plus avant demain matin ?

Ont-ils préféré fuir vers les hauteurs, pour y retrouver des terrains de jeux plus propices à leur quiétude ?
Je me moque bien de la réponse. Je veux très vite effacer de ma mémoire cette ultime vision repoussante d’un bien triste parc d’attractions international et ne conserver du Lac Louise que l’image féerique d’un des ultimes paradis terrestres, dont j’ai le curieux sentiment d’avoir été le premier et dernier témoin de la journée qui commence.

Par solidarité écologique avec les petits tamias et sans même avoir eu le temps de leur dire « au revoir », je choisis donc sans une hésitation de quitter rapidement les lieux…

C’est décidé, je vais grimper beaucoup plus haut dans la montagne pour aller revoir mes amis les ours… car peut-être, eux, font-ils encore un peu peur aux cruelles armées japonaises !

Tamia_001_reduite_3

Christian / écrit en MAI 2007

Commentaires

Ton blog était bien silencieux et voilà, les tamias. Je lis, j'aime bien, je le dis. Les japonais ont rompu le silence et fait fuir les tamias, tant pis... moi, lectrice, j'ai pu les voir..Merci

Poster un commentaire

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier